I. Dans la société civile
Il est bien vrai que beaucoup de bonnes choses sont faites dans la société civile burkinabè. Il y a des politiciens honnêtes qui se
battent jour et nuit pour le bien commun et pour que la cité ne tombe pas. Des chefs de service qui se donnent corps et âme à leurs tâches et se soucient vraiment du sort de leurs employés. Il y
a bien des hommes de bonne volonté qui ont une confiance inébranlable en l’homme.
Cependant il reste encore beaucoup de défis à relever dans le sens de tendre perpétuellement vers le bien. Le présent travail, sans
prétendre donner toutes les solutions aux maux dont souffre la société burkinabè actuelle, veut montrer le grave devoir qu’a l’homme de s’efforcer à ressembler au mieux à son créateur qui est
Dieu et interpeller vivement l’homme afin qu’il se donne dans le sens du bien, du vrai, en enfant de Dieu.
I.1 Sur le plan politique
Un éminent professeur d’Université n’a pas hésité à dire que la «politique en Afrique
[est une] perpétuelle persécution de la vérité ».
Quelle affirmation ! Mais une affirmation vraie, en ce sens qu’elle correspond à la réalité dans bien de pays parmi lesquels le Burkina trouve sa place. Au Burkina Faso, on peut sans
exagérer reconnaître que des autorités gouvernantes qui devraient aider le citoyen à s’épanouir se transforment quelquefois en bourreaux, levant haut le sabre pour frapper celui qui ne se lance
pas dans leur danse. Des opposants politiques pendant longtemps ont subi d’ignobles sorts ;
les journalistes n’ont pas comme dans les autres pays une liberté d’expression ;
et les étudiants ont intérêt à se taire
et d’innombrables irrégularités sont partout présentes.
Cette ambiance nationale, à n’en pas douter, a créé la panique générale dans l’esprit de plusieurs Burkinabé, y compris bon nombre de
chrétiens catholiques.
Tout cela, ajouté à la peur de l’autorité que les coutumes royales du pays imposent, a fini par avoir raison de plusieurs consciences,
les détournant de la voie de la vérité. Et voici ce qu’affirme en définitive en 2006 un jeune journaliste Burkinabé de 32 ans : « C’est
difficile. Tu sors aujourd’hui, tu sais que si tu te courbes, on te nomme directeur quelque part. Tu restes sur ta position, ta vieille P50 va te conduire dans les rues de Ouaga jusqu’à ce que tu
crèves… les gens ont compris qu’il faut rentrer dans le système et tu avances. Aujourd’hui, tout ce qu’on te demande, c’est de faire comme les autres ».
Le ‘‘tu te courbes’’ et le ‘‘faire comme les autres’’, c’est l’ensemble de ces pratiques qui, soutenant le libertinage des autorités au pouvoir, arrivent à soustraire à l’homme sa liberté et sa
dignité, pour ne lui laisser que la seule et lamentable préoccupation de garnir son ventre et sauver sa peau. Autrement, pour jouir des avantages citoyens, il faut être au service du pouvoir,
c'est-à-dire être un ‘‘pion’’ à sa disposition pour cacher ses laideurs et pour œuvrer même indignement en sa faveur.
Il n’y a plus de référence morale et les chrétiens ne sont malheureusement pas du tout en dehors de ce sinueux décor. Le Christ, en mourant pour nous, nous montre son amour. Et cet amour appelle
l’homme à être libre d’une liberté qui a sa source dans la vérité de son être et de son agir. Les contraintes qui empêchent cette réalisation empêchent du même coup l’avènement du salut de
l’homme.
I.2 Sur le plan professionnel
Comme une suite logique de ce qui se fait sur le plan politique, dans le domaine professionnel, une incommode situation demeure
également.
I.2.1
Sur le plan professionnel étatique
On ne peut pas oublier l’effort de certains hommes politiques soucieux non pas de leur propre sort mais de celui de tout le peuple
pour lequel ils usent leur vie. Il faut reconnaître cela et les en féliciter ; car c’est en cela aussi que prend sens la vérité.
Mais notons la présence de ce qu’on appelle couramment ‘‘affairisme’’ dans le pays. Cet affairisme qui consiste à acquérir des
fonctions par relations interposées ou par corruption
constitue une situation incommode. Des postes qui devraient être occupés par Concours et sur la base de la qualité intellectuelle et
du savoir-faire sont vendus. Conséquence, on a des hommes qui sont à des places où ils ne devraient pas être. Le bien commun devient l’avoir légitime d’un monarque. Le service de la nation est
considéré comme une offre personnelle, et le dû du travailleur devient un don. Le sens du bien s’envole pour ne laisser sa place qu’au profit personnel égoïste.
Il est bien évident que le Christ est la personne qui n’a pas toujours cherché à favoriser ses amis qui le suivaient : il
qualifie Pierre son ami de « Satan » (Mt 16, 23) et aux deux frères Jacques et Jean il refuse les postes qu’ils demandent :
« vous ne savez pas ce que vous cherchez » (Mt 20, 22). La vérité dont témoigne le Christ et que tout chrétien doit rechercher empêche
cette façon de donner ou de chercher du travail.
I.2.2
Sur le plan professionnel privé
Bien d’employeurs prennent leurs ouvriers comme des frères ou comme leurs fils mais ils sont insignifiants devant le grand nombre qui
ne connaît pas cela.
Ce qui est déplorable dans ce secteur est l’exploitation, souvent abusive, des travailleurs aux fins des entreprises. L’ouvrier est
tenu de suivre bon gré mal gré les recommandations de l’employeur ; que ces recommandations soient bonnes ou non. Autrement, les employés deviennent des hommes à tout faire sinon ils perdent
leur travail au profit d’un grand nombre de chômeurs aux aguets.
Les employés, à cause de la pauvreté se soumettent jusqu’au point où ils perdent d’une façon plus ou moins consciente leur liberté et ne savent plus
quelle est la valeur de leur dignité. Ou encore par l’habitude de supporter le mensonge comme un bien, ils en arrivent à mépriser la vérité pour ne rechercher que ce qui facilite le gain de plus
en plus, même s’il faut dédaigner leur personnalité.
Comment peuvent-ils être sauvés dans une telle situation où leur conscience n’est plus maîtresse d’elle-même et où leur ligne de conduite morale au fur et à mesure ne saurait suivre objectivement
ce qui est bien ?
I.3 Dans les domaines purement sociaux
Qui hésiterait à reconnaître l’amour que les agents de la santé ont pour l’homme ? Personne ! Il convient bien de l’avouer.
Et si plusieurs Burkinabè savent lire et écrire, penser et oser le développement du pays et de l’homme Burkinabè, on le doit à l’effort des enseignants.
Cependant, se limiter à affirmer cette vérité et minimiser les manquements serait une faute grave de la part de ceux qui
voient.
I.3.1
Dans les hôpitaux
Plusieurs hôpitaux sont devenus des lieux de grande corruption.
Aux urgences, bien souvent les malades sont sélectionnés par rapport aux ‘‘dessous de table’’. Des infirmiers et docteurs prescrivent des produits supplémentaires aux malades qu’ils vont
récupérer pour vendre avec d’autres patients et non pour sauver la vie du patient qui les achète. Des patients sont intentionnellement orientés vers des pharmacies par intérêt non avoué. Des
sangs de transfusion sont dérobés pour être vendus à d’autres patients et la liste des mêmes acabits n’est pas exhaustive.
Et voilà ce qu’affirme une infirmière prise en flagrant délit : «Que veux-tu ? Ce sont nos Business aussi».
Et dans ce jeu, les patients et leurs parents ne disent rien soit à cause de leur malade qui est entre les mains des infirmiers, soit par simple peur. Et monsieur le directeur de l’hôpital
Yalgado OUEDRAOGO en 2001 le reconnaît puisqu’il affirme que « si certains patients dénoncent les ‘‘rackets’’, beaucoup d’autres préfèrent se taire
par peur du personnel soignant »
Alors, on peut légitimement se demander quel monde bâtit-on ?
I.3.2
Dans les écoles
Tout comme ailleurs, dans les écoles, beaucoup d’élèves sont surexploités injustement. Des filles font le ménage de leurs enseignants
par contrainte et même se livrent à ceux-ci par peur. Des professeurs vendent des notes contre des soirées en compagnies galantes et utilisent des étudiants pour réussir leurs initiatives. Dans
certaines écoles primaires, les cantines scolaires deviennent le magasin de ravitaillement des enseignants, des membres des Associations des Parents d’Élèves, de leurs amis et parents.
On pourrait être sûr que les chrétiens ne se démarquent nullement de ceux qui agissent de la sorte, et en sont souvent des acteurs
inquiétants. Alors surgit cette question troublante : que se passe-t-il dans les familles ?
I.4 Sur le plan familial
La famille est la première responsable de l’éducation des citoyens ;
peut-on y déceler des germes de manque de vérité ? Il y a des familles dans lesquelles on trouve une joie de vivre et où les membres sont si bien éduqués que l’on penserait volontiers à un
prélude du ciel à venir.
Cependant il y en a qui posent problème quant à l’harmonie qu’elles produisent. Il est nécessaire de se connaître assez bien avant de
s’engager dans la vie de foyer. Peu de couples commencent sur cette bonne lancée hélas ! Et on constate un peu partout que les conjoints se
trompent mutuellement en infidélité oubliant que « Plus l’amitié est vraie et de qualité, plus elle aide l’autre à grandir, à être
lui-même ».
Sans cela, il est évident que ce qui pousse à être infidèle poussera également à être faux dans les relations familiales et sociales.
Si certains parents par négligence ne remplissent pas leurs devoirs de parents : nourrir, vêtir, soigner et loger ceux dont ils
ont la charge, quels genres d’hommes peut-on donc attendre de leurs enfants ? Et il y a des parents qui s’affichent tellement en petits dieux qu’aucun enfant n’a le courage de dire
souvent : « papa, ce que tu fais n’est pas bon, maman, ici ça ne va pas » prétextant la coutume des ancêtres qui préconise
l’obéissance aveugle aux parents et qui les rend infaillibles à tout point de vue. Éduqués dans de telles circonstances, les enfants qui se forment par imitation finiront par considérer la
fausseté comme une bonne chose, surtout quand les parents sont eux-mêmes des cas sociaux et des hommes ‘‘pas clairs’’. Si donc tout cela s’ajoute à la situation pestilentielle du mensonge dans la
société, il est évident que les jeunes gens qui n’ont plus la claire vision de ce qui est vrai et bien se détournent de la voie de la vérité.
Il convient enfin de reconnaître honnêtement que bien de familles chrétiennes s’illustrent dans ce spectre obscur où mensonge et
vérité ne semblent pas se distinguer l’un de l’autre. Alors, que convient-il de faire ? Où trouver le lieu où il n’existe pas de truchement, de
mensonge et où la liberté réelle et la dignité de l’homme lui sont données ? Peut-être chez les agents pastoraux, ces hommes de Dieu ?
[6] Mathieu HILGERS & Jacinthe
MAZZOCCHETTI, « Burkina Faso : l’alternance impossible » in Politique Africaine, 101, (2006), p. 5.
« Un employé, ça ferme sa gueule ou ça se limoge» titre le journal Observateur
Paalga du 23 Avril 2007 (Cf. http://barro.blog4ever.com/blog/lirarticle-66428-308009.html.)
[10] Vatican II, l’intégrale, Bayard Compact, Paris, 2002, dans Gaudium et Spes, n°27, §3, note que « tout ce qui s'oppose à la vie elle-même, (…) ou encore les conditions de travail dégradantes qui réduisent les travailleurs au rang de purs instruments
de rapport, sans égard pour leur personnalité libre et responsable: toutes ces pratiques et d'autres analogues sont, en vérité, infâmes. Tandis qu'elles corrompent la civilisation, elles
déshonorent ceux qui s'y livrent plus encore que ceux qui les subissent et insultent gravement à l'honneur du Créateur. » pp. 266-267.
Idrissa OUEDRAOGO, in Observateur Paalga du 24 Avril 2001, p. 8.
Raoul BAZIOMO, L’amitié comme attitude fondamentale et lieu pertinent pour proposer Dieu aujourd’hui, mémoire en théologie, Grand Séminaire Saint Jean Baptiste de
Wayalgê, Juin 1998, p. 36.
Commentaires